08.09.2009

Seul en scène

FRAYNAUD.jpg

En préparant mon premier one-man-show "Le clou du spectacle est dans la boîte à outils", mis en scène par Antony Mettler,
je découvre avec plaisir un genre d'expression nouveau, relativement éloigné du théâtre.
Bernard Haller me confia un jour que le one-man-show exigeait en premier lieu "une énergie". C'est vrai, c'est sans doute le principal élément qui entraîne ensuite tous les autres, la qualité de l'interprétation, l'originalité du texte, la nature comique de l'ensemble. Et puis il y a cette étrange sensation, à la fois euphorisante et angoissante, où l'on ne compte que sur soi-même. Au théâtre, on a la possibilité de s'appuyer sur des partenaires dont la richesse d'interprétation peut nourrir votre propre jeu.
Nombreux sont les grands "hommes seuls en scène". Je n'en ai pourtant retenu que quatre. Quatre qui, pour moi, furent les parangons d'un genre qui navigue entre le théâtre et le music-hall, la poésie et l'humour. Dans ce choix subjectif, il n'y a pas d'humoristes qui commentent l'actualité sur un mode satirique., mais des artistes au registre large.
Fernand Raynaud, révélé par l'émission "36 chandelles" de Jean Nohain, marqua les années soixante par ses sketches construits sur des situations quotidiennes cocasses. Certaines de ses histoires font songer au monde d'Emil. Le "22 à Asnières", où l'on voit que l'on peut atteindre facilement n'importe quel numéro sur la planète, sauf le 22 à Asnières, ou "Le plombier", dans lequel un pauvre plombier se tue à donner son identité à un perroquet, caché derrière une porte, qui n'arrête pas de répéter "qui c'est ?", restent aujourd'hui des morceaux d'anthologie. Fernand Raynaud, cet artiste auvergnat, capable aussi de jouer au théâtre Monsieur Jourdain et Sganarelle, suscita encore l'admiration par sa capacité à mimer tout un régiment en train de défiler un 14 juillet.


Raymond Devos, citoyen de Mouscron en Belgique, ajouta une dimension poétique colossale au one-man-show. Par sa maîtrise de la langue française et de la musique, du mime (il suivit des cours chez Etienne Decroux) et du théâtre (il fut élève de Tania Balachova), il créa un style impérissable, fondé sur l'absurde et le comique de situation. C'est lors d'une tournée au sein de la Compagnie Jacques Fabbri, qui fit escale à Biarritz, que son style vit le jour. Il dit à un maître d'hôtel : "Je voudrais voir la mer." "Vous n'y pensez pas, elle est démontée", répondit l'employé. Devos rétorqua : "Quand la remontera-t-on ?" Son personnage de jongleur des mots naquit alors. Sa silhouette ronde et son visage lunaire achevèrent de lui donner une dimension clownesque, comme Coluche plus tard.


Le Québécois Sol fut un cousin lointain de Devos. Malgré son maquillage et son accoutrement (qui évoquait un auguste clochard), il se situa à l'opposé de la définition habituelle d'un clown de cirque. Les arcanes de son jargon teinté de beaucoup de poésie, d'un peu d'écologie, d'un tantinet d'ironie gentille, fondé sur des jeux de mots légers comme l'air, contribuèrent à forger son immense succès dans les pays francophones. "Je vais me coulisser dans le monde du respectacle.", disait-il sur scène.
Bernard Haller, enfin, ce Genevois qui fut révélé au Théâtre de la Michodière en 1971, apporta une touche très personnelle. François Chalais écrivit qu'il était "grinçant comme une machine à sourire qui aurait des ratés." Haller invita Kafka dans son univers pour lui faire subir les effets des gazs hilarants. On disait de lui qu'il donnait au comique sa vraie dimension, celles des tragédies. Il fut le roi des pirouettes verbales, le magicien du coup de théâtre, le maître de la réalité tournée en dérision joyeuse. Ce ne fut pas un hasard si Jérôme Savary lui confia au théâtre le rôle de Fregoli, cet artiste légendaire qui changeait cent fois de personnages au cours du même spectacle.
Devos, Sol et Haller furent des génies qui mirent en exergue un humour exigeant, dépourvu de vulgarité, fin et subtil. Fernand Raynaud fut l'un des premiers à faire rire avec cette générosité qui consiste à se moquer de soi-même. Tous des maîtres qui suscitent l'admiration et qui inspirent.

 

 

30.08.2009

L'Octogone a 30 ans!

OKTOGONN.jpg

 

 

.

 

Une fois n'est pas coutume, j'ai le plaisir d'évoquer l'Octogone, le
théâtre que je dirige depuis trente ans, soit depuis sa création.
Après avoir joué sur la plupart des scènes romandes durant une
décennie, j'eus la satisfaction de prendre la direction de cet espace culturel nouveau dès le mois de mai 1979. Quand j'arrivai à Pully,jolie petite ville annonçant la beauté des paysages de la région de Lavaux, l'Octogone n'était encore qu'un bâtiment en chantier. Ce ne fut qu'en novembre 1979 que je pus accueillir sur ses planches le premier artiste.

Depuis, ce théâtre ne cessa de créer des événements artistiques, de recevoir de beaux spectacles, de développer des projets culturels pour devenir enfin un lieu incontournable de la culture romande. Son inauguration officielle eut lieu le 1er mai 1980.En imaginant sa forme octogonale, les architectes voulurent mettre en exergue un symbole qui rapproche les coutumes viticoles de cette commune et de ses environs du désir de Pully de donner un nouvel essor à sa vocation artistique. Avec ses huit côtés, ce théâtre évoque non seulement le fameux Globe de Shakespeare, mais aussi un pressoir dans lequel les spectateurs se réunissent pour déguster le nectar offert par les artistes. La terrasse Sud du bâtiment possède encore le vestige d'un pressoir de la superbe propriété qui se dressait dans l'ancienne campagne du Faublanc au milieu de laquelle s'élève aujourd'hui l'Octogone.

Un concours fut ouvert à la population afin de baptiser ce théâtre. 700 réponses parvinrent à la Municipalité de Pully. M. François Wyss, mari de la directrice de l'Académie de danse classique de la Ville et père d'un danseur de renommée internationale, le gagna. D'abord repoussé, le nom "Octogone" parut tellement bien adapté à un... octogone qu'il s'imposa facilement. Le véritable nom devient donc l'Octogone-Théâtre de Pully et non "salle de l'Octogone" comme on le lit souvent dans la presse. Une salle de répétition, située sous la scène, fut appelée salle des Demoiselles d'Aulbonne. Elisabeth et Marie d'Aulbonne (avec un «l», rien à voir avec Aubonne !), étaient deux soeurs célèbres dont la superbe maison occupait au XVIIIè siècle le terrain sur lequel l'Octogone s'étend de nos jours.
Dès 1980, l'Octogone connut un beau succès public et médiatique. Les
journaux parlèrent de "projet exceptionnel à Pully". Il fut un pionnier dans la région en fonctionnant comme une Maison des Arts et loisirs française, c'est-à-dire un lieu culturel panachant théâtre, musique,danse et conférences, accueils et créations, vedettes et artistes à découvrir. Plusieurs villes romandes s'inspirèrent de cette idée et de cette réussite pour tenter à leur tour une expérience similaire.

L'Octogone suscita donc des vocations et contribua à favoriser
l'émulation culturelle d'une contrée. Sa notoriété s'exporta par delà nos frontières suisses. Le théâtre de Pully eut rapidement pignon sur rue à l'étranger, sa bonne réputation, acquise au fil des ans, lui permit d'enrichir plus facilement la qualité et l'originalité de sa programmation en trente années. Il ouvrit des voies en Suisse en invitant pour la première fois bon nombre d'artistes et de troupes encore jamais venus dans notre pays.
Si l'accueil d'artistes professionnels de talent et issus de tous les arts de la scène fut à l'origine de sa réussite, l'Octogone joua un rôle non négligeable dans le domaine de la création régionale. En
trente ans, sur plus de 800 productions, il créa plus de 80 spectacles.

Outre l'inoubliable "Nijinsky "Clown de Dieu"", de Maurice Béjart, il y eut "Les Méfaits du théâtre", un spectacle que le comédien Roger Jendly joua ensuite partout, en Suisse et à l'étranger. Roger Jendly n'hésite pas à dire aujourd'hui que cette production lui ouvrit les portes du cinéma en France.

Pour fêter les 30 ans de l'Octogone, nous avons concocté une saison
2009-2010 imprégnée d'un esprit de fête (il est possible de découvrir ce programme sur le site: www.théâtre-octogone.ch

Pour ma part, n'ayant jamais abandonné en trente ans ma fibre d'acteur, je créerai les 25 (soirée privée) et 26 (soirée ouverte au public) septembre 2009, un one-man-show. Ce spectacle d'humour évoquera la passion du théâtre, un monde magique qui fascine depuis la nuit des temps. Comme disait Isabelle Adjani : "Je suis toujours surprise de voir qu'au XXIè siècle les gens se réunissent encore nombreux, comme au temps de l'Antiquité grecque, devant une scène pour écouter un acteur!".

Dans mon prochain article, je parlerai plus longuement de mon
one-man-show et, surtout, des grands artistes de ce genre particulier,dont la plupart se produisirent sur la scène de l'Octogone depuis trente ans...

 

 

 

26.07.2009

Lune de nos rêves

ALTHAUSMOON.jpg

On dit que tout le monde, à condition de ne pas avoir été un enfant en
très bas âge, se souvient de ce qu'il faisait le 21 juillet 1969, à la
minute où Neil Armstrong fut le premier homme à poser le pied sur la
Lune. Cet atterrissage d'Apollo 11 sur le sol lunaire marqua les
esprits. Quarante ans après, ce vol spatial historique a pris
l'envergure d'un mythe, Certains sceptiques vont même jusqu'à dire que
l'événement n'eut jamais lieu, qu'il fut mis en scène dans les studios
d'Hollywood. Les scientifiques rétorquent qu'une telle supercherie eût
été impossible en période de guerre froide entre les Etats-Unis et
l'U.R.S.S. Aussi en pleine conquête de l'espace, les Soviétiques
avaient, dit-on, les moyens techniques d'espionner les moindres faits
et gestes de leurs rivaux américains et ils ne se gênaient guère.
Quoi qu'il en soit, ce voyage réel ou non ne fit qu'accroître l'impact
romantique que la Lune exerce depuis la nuit des temps sur les hommes.
Certaines pensées mystiques de quelques-uns des ving-quatre astronautes
des missions Apollo et les errances psychologiques de certains des
douze hommes qui foulèrent le sol de ce paysage pétrifié comme un
désert, ne firent qu'accentuer le halo de mystère et de rêve qui
entoure la Lune.
Ce satellite naturel de notre Terre, si beau et impressionnant
lorsqu'il est visible dans la clarté de certaines nuits, titilla
l'imagination, stimula la curiosité, inspira la création. Plutarque
qui, comme tous les Grecs, le voyait à "portée de javelot", y situa la
"résidence des âmes". Souvent associée à la fécondité, la Lune fut
toujours aimée. Les Sumériens lui dédièrent leurs zigourats. Mahomet
institua un calendrier lunaire. La Mésopotamie instaura un culte lui
rendant hommage. Elle fut crainte aussi ! Avant les premiers pas
extrêmement prudents de Neil Armstrong, elle suscita quelques
inquiétudes. Dans "Le Matin des magiciens", Louis Pauwels et Jacques
Bergier évoquent la thèse de Hans Hörbiger, un savant lu par Hitler.
Ils décrivent le rapprochement de la Lune, sa force de gravitation
augmentée, les eaux des océans qui se rassemblent en submergeant les
surfaces terrestres. Ils parlent de son éclatement, de sa métamorphose
en anneau qui s'abat sur la Terre, vision de l'Apocalypse annoncée. Il
est vrai que la proximité de la Lune a des conséquences sur la vie de
notre planète. Le phénomène des marées étant l'un des effets les plus
spectaculaires de sa force d'attraction. Le langage populaire rendit
courante l'expression "être mal luné", mettant ainsi en exergue l'effet
qu'elle peut avoir sur nous. Mais, dans l'imaginaire de l'homme, notre
chère Lune est assimilée au bonheur et à la pensée onirique. Ne
parle-t-on pas de "lune de miel" ou d'"être dans la lune" ?
Surgie seulement au IIè siècle dans la littérature, notre satellite
donna naissance ensuite à quelques jolies envolées lyriques. Cyrano de
Bergerac, l'écrivain qui servit de modèle à Edmond Rostand pour créer
son personnage picaresque, imagina une fusée à étages dans son
"Histoire des Etats et Empires de la Lune". Fanfaron et officier
allemand, le baron von Münchhausen composa un conte dans lequel un
haricot géant permet d'accéder à la Lune. Alexandre Dumas vit un
garde-forestier y parvenir à dos d'aigle. Edgar Allan Poe rêva d'un
ballon pour l'atteindre. Quant à Jules Verne, son voyage littéraire "De
la Terre à la Lune" (1865) démontra qu'il fut d'un des plus grands
auteurs de romans scientifiques d'anticipation.
La Lune passionna aussi les créateurs de la bande dessinée. Si Johan et
Pirlouit, héros de Peyo, découvrirent la pierre de lune au pouvoir
merveilleux grâce à l'enchanteur Homnibus, Hergé fit de Tintin le
premier homme ayant marché sur la Lune en... 1954 ! Le même Tintin
sauva sa vie et celle du capitaine Haddock, dans "Le Temple du Soleil",
en utilisant l'effet impressionnant d'une éclipse lunaire pour
mystifier l'Inca.
"Le Voyage dans la Lune" (1902), de Méliès, film à la fantaisie
poétique et ingénieuse, fut un pionnier dans l'invention du cinéma. On
y découvrit non seulement la Lune, mais aussi le Septième art. Depuis
et dès 1977, George Lucas et sa saga de la "Guerre des étoiles" dépassa
tout ce qui avait été fait dans l'exploitation de l'espace par le
cinéma. Le cinéma évoqua encore la Lune, mais surtout dans ses titres
et de façon plus symbolique; les deux films les plus caractéristiques à
ce propos sont "La Lune dans le caniveau" (1983), de Jean-Jacques
Beineix, d'après le roman de David Goodis, et "Lunes de fiel" (1992),
de Roman Polanski, histoire d'un sulfureux tandem écrite par Pascal
Bruckner.  Sur scène, Offenbach créa en 1875 un opéra-féerie intitulé
tout simplement et encore "Le Voyage dans la Lune". Pour montrer
l'exotisme d'un tel périple spatial, le metteur en scène de la création
d'origine emprunta un dromadaire au Jardin d'acclimation de Paris.
On évoque aujourd'hui la possibilité de nouvelles expéditions de
l'homme sur la Lune. Les futures prouesses technologiques seront
toujours accompagnées par les rêves, la poésie et la création. De
nouveaux Bourvil chanteront encore le "Clair de Lune à Maubeuge", de
nouveaux Charles Trénet ne manqueront pas de rappeler que "le Soleil a
rendez-vous avec la Lune" et les enfants entonneront toujours ensemble
"Au clair de la Lune", chanson anonyme du XVIIIè siècle.
Et à Disneyland, Buzz l'Eclair sera encore et longtemps l'un des
personnages favoris des gosses. On dit que c'est Buzz Aldrin (dont la
mère s'appelait Moon), le deuxième homme sur la Lune, qui inspira ce
héros aux studios Walt Disney. Au fait, deuxième après qui ? Tintin ou
Armstrong ?